Fiction..



Je repousse de semaine en semaine la rédaction de cette lettre, pris au piège de l'incroyable situation de confinement qui frappe les trois quarts de la planète aujourd'hui. Comme la plupart d'entre-nous, j'observe désormais le monde à travers les divers écrans qui nous relient à lui, Internet et télévision deviennent les fenêtres que nous ouvrons avec avidité pour glaner un peu d'information, un peu d'espoir que tout cela s'estompe au plus vite, un peu d'humanité, parfois en vain.

Comme tout un chacun, je m'associe à la reconnaissance trop tardive et trop fébrile que l'on porte aujourd'hui au corps médical, du professeur à l'agent de propreté hospitalier, croisant les doigts pour que tous restent épargnés par le virus et puissent poursuivre leur indispensable mission et maintiennent sur pied le plus grand nombre des plus fragiles.

Je suis attentif à l'état de notre pays, fronçant parfois les sourcils en entendant les voix si discordantes qui s'élèvent comme à chaque fois que le malheur est arrivé, pour donner en retard des conseils de comportement : "on aurait dû faire comme çi, se comporter comme ça, on aurait dû être prêt plus tôt, prévoir davantage, stocker, fabriquer, amonceler, prévenir, augmenter, deviner, boule de cristalliser...".

Comme disait Flaubert : " Durant la tempête, il ne sert à rien de pester, il faut affaler les voiles, les serrer et arrondir le dos pour la laisser passer ". Ici, nous ne nous contentons pas d'adopter ces gestes de précaution, modestes mais salvateurs, nous luttons, nous obéissons, nous cherchons à microscope rabattu pour que cet ennemi invisible ait le moins de prise possible sur nos vies et sur notre quotidien. Sommes-nous prêts à nous laisser tracker par telle ou telle application afin de réduire à son minimum le risque de contagion ? Des voix résonnent pour dire leur désapprobation et c'est curieusement sur les réseaux sociaux, grands collecteurs d'informations privées que se développent les plus vives attaques. Bon sens quand tu nous tiens..

Alors, en pleine tourmente, c'est une pluie de critiques, nous grondons envers nos dirigeants désemparés, mécontents de leur manière d'appréhender cette pandémie, il serait peut-être sans aucun doute préférable de nous inspirer de la compétence des chefs d'état plus éclairés que le nôtre qui savent prendre le problème à bras le corps tel Alexandre Loukachenko, président de la Biélorussie qui recommande sans sourciller de continuer à fréquenter les stades ou les patinoires et de consommer un peu de vodka régulièrement pour tenir éloigné le fatal virus. De son côté aux Philippines, c'est à coup de fusil que les autorités, inspirées par le dynamique et fantasque Rodrigo Dutertre semblent disposées à faire respecter le confinement. A chacun sa méthode.. !

Au-delà de la Manche, le flamboyant BoJo, Boris Johnson, après avoir fanfaronné autant qu'il lui était possible sur le port du masque et certifié qu'il n'épargnerait aucune poignée de main aux sujets de Sa Gracieuse Majesté, goûte désormais au plaisir des soins intensifs de l'hôpital Saint Thomas de Londres, ne comptant plus les probables infections transmises par sa négligence. Souhaitons bien entendu qu'il se rétablisse promptement.

Quand à l'infaillible allié américain il vient, par la volonté de son Président visionnaire, d'interrompre la fourniture de toute aide matériel, masques, respirateurs, ...etc, vers le voisin canadien en grande partie dépendant de son industrie. Un Donald Trump résolument inspiré, confit dans la suffisance, englué dans son narcissisme et ses mensonges qui ne se contente pas seulement de contredire son équipe de spécialistes et de scientifiques lors de ses conférences de presse quotidiennes mais qui réfléchit au coeur de la plus grande catastrophe sanitaire du siècle à la manière d'interrompre le versement de l'aide financière américaine à l'OMS, l'Organisation Mondiale de la Santé, la soupçonnant d'avoir tardé ou d'avoir minimiser l'épidémie chinoise puisque c'est ainsi qu'il se plaît à la nommer... Rien ne résiste visiblement à sa sottise et il vient de gravir une marche supplémentaire dans l'incompétence en nommant son gendre Jared Kushner pratiquement à la tête de la cellule de crise qui gère la pandémie. Les états américains sont livrés à eux mêmes, le gouvernement fédéral aidera peut-être en priorité ceux d'entre-eux gérés par des gouverneurs républicains, pourquoi pas...? C'est aujourd'hui Gavin Newsom, le gouverneur de la Californie qui tente de mettre en place une logistique globale pour aider les états les plus fragiles ou les moins équipés en proposant à la fois un partage du matériel mais également des personnels de santé…

Nous sommes loin d'être tout à fait exemplaires dans la gestion de cet infernal bazar, toutes les analyses seront à faire, tous les enseignements seront à tirer des fragilités évidentes, des lacunes ou des insuffisances du système de santé et des moyens mis à sa disposition, mais franchement, à l'instant ou je rédige, confiné, cette petite lettre, je préfère et de loin être en France que dans n'importe lequel pays étranger pour affronter cette invraisemblable et dramatique situation.

Concerné par l'évolution du Covid-19 dans notre pays, je le suis également pour la ville de New York à laquelle je porte une affection si particulière. New York est vidée et à genou, une blessure béante et énorme lui traverse le flanc et curieusement sous cette plaie qui s'élargit de jour en jour, on ne voit plus vibrer le rougeoiement de la vie qui coule habituellement dans les artères new-yorkaises. Les hurlements des sirènes plus nombreuses encore si c'est possible continuent de parcourir la cité et la nuit approchant, l'Empire State building éclaire la pénombre de son phare rouge tournoyant. La ville est vidée de ses odeurs, de ses transpirations, de sa frénésie et de son audace et c'est ce regard plein d’énergie et de bruit que je souhaite continuer à partage.

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