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© 2020  by Philippe BEASSE Photography & Le Pont des Images Gallery of Contemporary photography

Frozen Niagara Falls

Mis à jour : 10 avr. 2019


Niagara Heights

Photography by Philippe BEASSE


Lorsque l’hiver s’installe dans la région de Niagara Falls, ce n’est pas un hiver de pacotille, ce n’est pas un hiver de cinéma, ce n’est pas un hiver de propagande. Non, l’hiver qui s’abat sur ce nord-ouest de l’état de New York est un vrai hiver au souffle réfrigérant et aux dents de glace bien acérées, prêtes à mordre dans l’écorce de la végétation, dans la peau et dans les chairs des humains et des animaux.


Même si parfois certaines journées et certaines nuits peuvent afficher, dans nos régions, une température négative et même si nos belles montagnes savent se couvrir de neige, pour le plus grand plaisir des sportifs ou des vacanciers, il est rare que nous nous sentions livrés à la réelle rudesse d’un hiver sibérien ou en l’occurrence à celle toute aussi paralysante d’un hiver nord-américain. Seuls quelques épisodes imprévisibles ou mal appréhendés et parfois dramatiques peuvent bloquer brusquement nos routes et immobiliser dans les campagnes des automobilistes mal informés.


Nous sommes à Niagara City, à la frontière entre les Etats-Unis et le Canada. En cette saison et à cet endroit, seule la rivière pétrifiée dans sa gangue de glace et le Rainbow Bridge qui la surplombe séparent les deux immenses pays engourdis. La rivière Niagara qui vient du lac Erie longe la ville de Buffalo et descend rapidement, sur 56 kilomètres jusqu’au lac Ontario.


Côté canadien, Horseshoe Falls est la plus large des chutes. Le fer à cheval dont cette partie de la rivière porte le nom provient d’un embranchement provoqué par l’île de Goat Island. De ce point stratégique, les indiens Iroquois qui occupaient jadis cette partie de l’Ontario, très joueurs et facétieux, jetaient régulièrement, pour d'obscures raisons, de toutes jeunes filles en sacrifice dans les torrents tumultueux formés par les rapides. On ne dit pas si les malheureuses parvenaient à se libérer des liens qui leur enserraient les poignets et les chevilles, ni si elles pouvaient, en agitant les jambes, remonter le courant pour éviter de s’écraser sur les rochers quelques 70 mètres plus bas…


Côté américain se situent American Falls et Bridal Veil Falls (le Voile de la Mariée). Les chutes sont réellement spectaculaires même si figées par l’hiver et à travers une impressionnante forêt de stalactites, les trois cascades n’offrent pas le débit maximum qui crée à la belle saison une brumisation géante et de belles frayeurs aux touristes, emballés dans du plastique bleu ou jaune, qui sont remués sur leurs bateaux comme des bouchons de liège dans un évier qui se vide.


« Niagara Falls », la ville côté américain, (la seule que j’ai pu visiter) partage indiscutablement les visiteurs qui s’y pressent chaque année par millions. Ici, tout est organisé pour un tourisme de masse et pour que chacun soit tenté, à un moment ou à un autre, dans les multiples magasins de souvenirs. Sur Clinton Hill qui est à Niagara Falls ce que le Strip est à Las Vegas, c’est le paroxysme du mauvais goût.

Ici, la débauche visuelle et les tentations mercantiles sont telles que cela ferait passer Sodome et Gomorrhe pour des monastères franciscains en période de recueillement. Lumières de néons tapageurs éclaboussant sans retenue des façades de carton pâte, maisons retournées pour illustrer la puissance destructrice des chutes, fond musical permanent et insipide ou hypnotisant, hommes sandwich déambulant dans des costumes de Homer Simpson ou des déguisements de tyrannosaure, cornets de glace en résine plantés dans les devantures des bazars ou faux burger pour attiser les appétits, spectacles de Zombies, fast food de toutes espèces, enseignes de bowling clignotantes, grande roue, casinos… rien ne manque pour essayer par tous les moyens de récupérer les précieux billets verts.

Au beau milieu de ce grouillement forcené qui aura la présence d’esprit de s’aventurer au-delà de ces avenues artificielles pour aller à la découverte de la vraie ville de Drummondville, l’ancien nom de Niagara Falls ?


Dans ces ruelles délabrées, semblables à la vraie vie, c’est tout le contraire. On déambule dans les décors d’un film des frères Cohen. Les grosses maisons en bois aux toits recouverts de neige et agglutinées entre-elles semblent n’être faites que de courants d’air. Les fenêtres mal ajustées aux vitres fendues et à peine couvertes de rideaux fatigués donnent froid dans le dos. Aucune cheminée ne fume. Il manque des planches à chaque barrière, les grillages sont défoncés ou décousus et on craint à chaque instant de voir surgir un chien aux babines relevées et menaçantes comme dans le scénario téléphoné d'une série B.


Là, une vieille Cadillac aux portes soudées par le givre, le train arrière affaissé, laisse apercevoir sa calandre piquée comme une mâchoire serrée par le froid. Ici, les reliques oubliées et cabossées des décorations de Noël font peine à voir. Il n’y a pas âme qui vive, visiblement et pourtant, sur toutes les clôtures s’affichent les panneaux Keep Out et Private Parking comme si l’on craignait une invasion venue de la ville étourdissante toute proche.


Ne vous trompez pas, voir les célèbres chutes du Niagara, lors d’un court séjour, est un privilège, penser y passer plusieurs jours est une hérésie. Si vous devez malgré tout réserver une nuit sur place, The Giacomo Hotel est l’un des établissements les plus remarquables de la ville et pour un dîner expérimental, délaissez sans aucun scrupule le burger du coin et réservez une table à la prestigieuse Niagara Falls Culinary Institute le restaurant d’application de l’école de cuisine de Niagara City. Personnel au petit soin et menus tout à fait délicieux pour un prix très abordable.

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