PHOTOGRAPHIC PARADOX

Mis à jour : août 26

About portrait

Louise / Philippe Beasse ©


Il y a des paradoxes qui évoluent dans l’absurdité malgré leur implacable logique, celui de Zenon et de sa flèche, en est l’un des plus connus..

Son énoncé est simple : un archer décide de tirer une flèche sur une cible, qu’elle soit fixe ou en mouvement. Pour que la flèche atteigne la cible, il faut d’abord qu’elle parcoure la moitié du chemin qui la sépare de son but, puis à nouveau encore une moitié et ainsi de suite… jusqu’à l’infini. Donc nous dit Zenon, jamais la flèche ne pourra atteindre le coeur de la cible. On sait tous qu’il ne faudrait pas compter sur ce raisonnement pour éviter d’être touché par le trait de cet archer, aussi maladroit qu’il puisse être.


D’autres paradoxes, plus photographiques ceux-là me paraissent cependant tout aussi étonnants, la pratique du selfie est de ceux-là. Plus d’images sont produites, du bout d’un bras hésitant, moins il circule de jolis portraits, la perspective engendrée par cet angle de prise de vue est probablement la pire que l’on puisse imaginer. Le visage est déformé par la focale et le nez a une présence, comment dire..? Excessive.. le regard indirect est centré sur un point que l’on ne reconnait pas et semble, comme le cerveau, perdu dans le vide abyssal et cette mimique commune à toutes et tous est la moins avenante. Une bouche qui s’avance comme pour un baiser trop long ou trop loin, c’est une bouche qui dessert son objectif et qu’il faut rendre plus belle, plus désirable.


On se réjouit aujourd’hui d’admirer les portraits photographiques des êtres aimés ou même de parfaits inconnus qui s’inscrivent dans un temps donné ou dans une narration qui nous touche particulièrement. Les portraits photographiques existent depuis le XIXè siècle et deviennent la démocratisation des portraits peints qui étaient jusqu’alors réservés à l’aristocratie ou à la bourgeoisie soucieuse de transmettre leur image, au même titre que leur histoire ou leurs faits d’armes.

La longueur des poses des premiers portraits figeait les personnes dans des attitudes souvent grotesques, les yeux fixés durant de longues minutes sur un point imaginaire, les corps raidis, paralysés et les visages crispés dans des immobilités cireuses ou déformés par des rictus forcément idiots.


Les familles n'échappaient pas à la règle. Il est amusant d'observer, sur les photos anciennes, toute une fratrie posant sur un grand tapis aux lourds motifs, agglutinée dans une construction élaborée et fondue dans un décor de sous-bois en trompe l'oeil, autour du père, fier comme un général d'infanterie, la main enfouie dans l’entrebâillement de son gilet, à la manière de l'Empereur et de la mère au regard silencieux et soumis. Invariablement, au premier plan, une console aux pieds forcément tarabiscotés et au-dessus, une plante verte aux larges feuilles faisant office de point de fuite.


Le matériel de prises de vue a heureusement évolué et le photographe peut aujourd’hui donner libre cours à son inspiration, libéré des contraintes techniques, et surtout se concentrer sur son sujet et mettre son modèle en toute lumière. Si le portrait a un secret, il réside essentiellement dans l’attention, dans le respect et dans la proximité qui peut s’installer entre le photographe et le modèle. Quelque soit le talent du photographe, aucune bonne photographie n’émergera d’une séance sans le don du sujet, sans le cadeau d’un regard complice, d’un sourire rayonnant ou sur les instructions du photographe, sans une provocante et esthétique arrogance. Alors, dans cette alchimie de clair et d’obscur, s’imposeront les différences, les attitudes opposées à celles qui caractérisent habituellement le modèle et de nouvelles personnalités seront révélées.


Quelques uns des grands artistes qui donnent à l’art du portrait ses plus beaux instantanés : August Sander, mi artiste mi documentaliste qui dépeignis avec une scrupuleuse et glaciale précision les grandes heures de la République de Weimard. Robert Capa qui réalisa en marge des grands conflits des portraits de combattants saisissants d’humanité. Steve McCurry, le maître de la patience qui fait oublier l’appareil à ses sujets et extirpe le meilleur de ces inconnus. Annie Leibowitz, star de l’image, Jimmy Nelsson l’ethnologue photographe, Phil Borges et ses incroyables images de réfugiés tibétains, l’immense Irving Penn qui inséra dans un décor ultra minimaliste les plus incroyables personnalités pour en tirer des portraits saisissants. Et Todd Hido qui enveloppe ses modèles des décors d’une affligeante banalité, Francesca Woodman ma préférée qui sait demander à ses modèles ce qu’elle s’impose à elle-même, et qui pousse le portrait jusqu’à la nudité et en fait le plus profond des états d’âme. David LaChapelle ou Pierre et Gilles qui ajoutent à leurs portraits des enluminures peintes et sensibles et parmi tant d’autres artistes qui donnent aux visages et aux corps de leurs semblables des émotions lumineuses, je nommerais pour finir le très talentueux Stéphane Lavoué qui a sublimé le visage et la densité de l’âme de Lorie la magnifique, dans sa tenue de travail et sous son épaisse capuche blanche.


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