Salida Colorado


Dustin Tidwell and Brian J. Rill


"Les rencontres imprévues, dans les voyages, valent parfois mieux

que les destinations à atteindre.

During travels, unexpected encounters are sometimes better than reached destinations"

Raoul Marchepied, explorateur fictif et controversé


Salida est une petite ville comme il en existe tellement dans le grand état du Colorado.

A cet instant, les maisons en briques brunes ou rouges, surmontées de lourdes corniches ouvragées disparaissent lentement dans une brume ouatée, rendant tout à fait fantomatique la jungle de files et de câbles qui se lancent d'un poteau électrique à l'autre et dont on se demande à quel moment il vont les faire rompre sous leur poids.

Il est 14h00, à peine, mais en cette fin d'avril, la pénombre s'est glissée dans les larges rues et seule l'imposante vitrine éclairée du General Store donne une illusion de vie dans ce gros bourg encore davantage assombri par les contreforts tout proches de la Gunnisson National Forest. L'air saturé de bruine est désormais glacial et la sensation de froid est amplifiée par le vent qui descend en brèves rafales de l'obscure montagne.

Soudain, c'est une véritable nuée de petites filles engoncées dans d'épaisses doudounes, leurs jambes toutes frêles dans des collants roses mal ajustés qui courent en piaillant pour rejoindre le cours de danse de Miss Quincy. Le volètement léger n'a duré que quelques brèves minutes, elles ont par leur grâce suffit à illuminer ce début d'après-midi.



A l'angle de F Street et de 11th Street, il a les yeux clairs sous son bonnet de laine et son regard franc croise le mien dans un sourire. Il a vu mon appareil photo et les touristes ne doivent pas être nombreux dans cette région. "Hey man, nice camera..! Would you like to see the greatest artist studio in the area ?"

Je ne peux pas refuser ce genre d'invitation et quelques secondes plus tard, nous gravissons ensemble la volée de marches cirées qui conduisent à l'étage. Sur une grande feuille placée devant la fenêtre, un visage transpercé par la lumière du jour accueille le visiteur avec une sérénité colorée.


C'est le domaine de Dustin Tidwell, peintre devant l'éternel, totalement investi dans son ultime mission de création dont le poids semble même avoir la particularité, à en juger par l'aspect du sien, de déformer les canapés. Comme il se définit lui même, Dustin est un rescapé de la monotonie et de la cruelle et froide rigueur de l'existence pour l'artiste qui peine et qui doute. Dustin prend l'art, son art, comme une potion, une recette, un julep dans lequel il va puiser toute la substance vitale nécessaire et l'énergie requise pour donner un sens utile à son existence. Le plancher et les murs portent les stigmates, les traces des ingrédients qui entrent dans la composition de la recette miracle qui a produit sur lui l'effet d'une renaissance primaire et prodigieuse.

Il y a Brian J. Rill aussi dans le microcosme artistique de Dustin. Brian est l'ami et le musicien qui rythme probablement de ses accords les séances de création et de réparation de l'esprit. A eux deux, ils ont disent-ils aperçu les secrets d'une forme de rédemption, seules manquent aujourd'hui les fréquences des tambours chamaniques pour être plongé dans leur quotidienne réalité. Le sol autour des tapis ressemble à une esquisse de Pollock ou à un calcul astrologique élaboré, les murs sont couverts des grandes résolutions et des aphorismes dont il faut nécessairement se souvenir lorsque le doute s'insinue encore à la nuit tombée, dans le froid du manque d'inspiration.


Il y a un tourment palpable dans ce studio, où que les yeux se portent la fragilité mais aussi la volonté de s'en extraire sont présentes, les oeuvres sont à fleur de peau, on les sent en gestation, embryonnaires, la palette est brutale, contrariée dans l'attente de l'épanouissement et les brosses prêtes à bondir pour marquer de leurs empreintes toutes les surfaces qui passeront sous leurs poils. Il y a dans l'air un faible parfum d'encaustique mais aussi de cannabis... Bienvenue au Colorado !

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